Alors que le Kenya s’apprête à déployer son nouveau cadre réglementaire dédié aux prestataires de services sur actifs numériques (Virtual Asset Service Providers : VASP), plus de cinquante entreprises du secteur ont décidé de parler d’une seule voix. Ces acteurs ont récemment formé une association professionnelle unifiée, avec un objectif clair : peser collectivement dans le dialogue avec les autorités avant la mise en œuvre effective des règles de licence et de supervision.
Cette initiative marque une étape importante dans la structuration d’un secteur longtemps resté fragmenté, oscillant entre innovation rapide, zones grises réglementaires et méfiance des régulateurs.
Un secteur sous pression réglementaire
Depuis plusieurs années, le Kenya s’impose comme l’un des écosystèmes les plus dynamiques d’Afrique en matière de fintech et d’innovation numérique. Les actifs numériques, plateformes d’échange, solutions blockchain et services liés aux cryptoactifs y ont trouvé un terrain fertile, porté par une population jeune, connectée et habituée aux usages financiers numériques.
Mais cette croissance s’est développée plus vite que le cadre réglementaire. Face aux risques de blanchiment, de fraude, de volatilité excessive et de protection insuffisante des consommateurs, les autorités kényanes ont engagé l’élaboration d’un régime VASP visant à encadrer plus strictement ces activités, en ligne avec les standards internationaux, notamment ceux du GAFI.
L’annonce de l’entrée en vigueur prochaine de ce cadre a suscité de fortes inquiétudes au sein du secteur, notamment sur les conditions d’octroi des licences, les exigences en capital, les obligations de conformité et le risque d’exclusion des acteurs locaux au profit de grandes plateformes internationales mieux dotées.
Une stratégie collective pour influencer les règles du jeu
La création de cette association sectorielle traduit une volonté assumée de passer d’une posture défensive à une stratégie proactive. En se regroupant, les entreprises concernées entendent participer activement à la définition des règles, plutôt que de les subir.
Selon les membres de l’initiative, l’enjeu est double : garantir un cadre conforme aux exigences de lutte contre les flux illicites, tout en évitant une régulation trop lourde qui étoufferait l’innovation locale et favoriserait une concentration du marché.
Cette approche vise également à instaurer un canal de dialogue institutionnalisé avec les régulateurs, afin de partager des données, des retours d’expérience et des propositions concrètes sur la mise en œuvre du régime VASP.
Entre innovation, conformité et souveraineté économique
Derrière cette mobilisation se joue une question plus large : celle de la souveraineté numérique et financière. Si le cadre VASP kényan est trop restrictif, nombre de start-up locales pourraient être contraintes de fermer, de se délocaliser ou de passer sous contrôle étranger.
À l’inverse, une régulation trop permissive exposerait le pays à des risques systémiques, à une perte de crédibilité internationale et à une surveillance accrue des partenaires financiers.
Le défi pour les autorités kényanes consiste donc à trouver un équilibre entre innovation, stabilité financière et protection des citoyens, tout en préservant la capacité des acteurs locaux à rester compétitifs sur leur propre marché.
Un signal observé au-delà du Kenya
Cette démarche collective est suivie de près par d’autres pays africains engagés dans des réflexions similaires sur les cryptoactifs et les services numériques associés. À l’heure où plusieurs États du continent préparent ou révisent leurs cadres VASP, l’expérience kényane pourrait servir de référence ou d’avertissement.
Elle illustre surtout une tendance de fond : les acteurs du numérique africain cherchent désormais à s’organiser politiquement et institutionnellement, conscients que les batailles réglementaires à venir détermineront en grande partie qui contrôlera les infrastructures financières de demain.