Le financement des fintechs africaines connaît une nouvelle évolution. Le groupe bancaire sud-africain Absa devient le premier établissement bancaire africain à investir dans le fonds de crédit fintech de Lendable, clôturé à 255 millions de dollars. Cette opération illustre la place croissante de la dette privée aux côtés du capital-risque. Mais ce modèle, encore sélectif, soulève une question essentielle : quelles entreprises peuvent réellement accéder à ces nouvelles sources de financement ?
Absa entre dans un fonds de 255 millions de dollars
Le groupe bancaire sud-africain Absa a annoncé sa participation au Lendable MSME Fintech Credit Fund II (LMFCF II), un véhicule d’investissement spécialisé dans le financement d’entreprises de services financiers sur les marchés émergents.
Géré par Lendable, une société d’investissement basée à Londres, ce deuxième fonds a atteint 255 millions de dollars lors de sa clôture finale, dépassant son objectif initial.
Absa devient ainsi la première banque africaine à participer à cette stratégie d’investissement.
L’opération présente deux particularités. D’une part, Absa a souscrit des titres de dette seniors du fonds. D’autre part, la banque lui a accordé une ligne de financement destinée à faciliter le déploiement des capitaux.
Le montant précis de l’engagement d’Absa n’a pas été rendu public. Les 255 millions de dollars correspondent à la taille totale du fonds, et non à l’investissement de la banque sud-africaine.
Autre distinction importante : ce fonds ne finance pas exclusivement l’Afrique. Il intervient également en Asie et en Amérique latine, auprès d’entreprises spécialisées dans les services financiers numériques.
L’annonce est néanmoins significative. Elle montre qu’une grande banque africaine choisit désormais de participer directement au financement de prêteurs fintech, au sein d’une classe d’actifs longtemps dominée par les institutions internationales de financement du développement.
Pourquoi les fintechs se tournent vers la dette privée
Le financement des fintechs africaines a longtemps reposé sur les levées de fonds en capital-risque. Mais les besoins des entreprises évoluent, notamment pour celles qui cherchent à développer leurs activités de crédit sans diluer davantage leur capital.
Pendant plusieurs années, les levées de fonds en capital-risque ont largement dominé les annonces de financement dans la fintech africaine.
Le principe est connu : une entreprise obtient des capitaux en échange d’une participation à son capital. Les investisseurs misent sur sa croissance et espèrent réaliser une plus-value à terme.
Mais ce modèle présente des limites.
Chaque nouvelle levée peut diluer la participation des fondateurs et des actionnaires existants. Elle dépend également de la valorisation de l’entreprise, des conditions du marché et de l’appétit des investisseurs pour le risque.
Pour certaines fintechs, notamment celles qui accordent des crédits aux particuliers ou aux petites entreprises, la dette constitue une alternative.
Contrairement au capital-risque, elle ne nécessite généralement pas de céder une participation au capital. L’entreprise emprunte des fonds qu’elle doit rembourser selon des conditions définies.
Dans le cas des fintechs de crédit, ces ressources peuvent être utilisées pour financer les prêts accordés à leurs propres clients.
Une plateforme disposant d’un portefeuille de crédits performant peut ainsi chercher à augmenter ses volumes sans multiplier les levées de fonds dilutives.
La dette ne remplace toutefois pas le capital-risque. Elle répond à un besoin différent : financer une activité de crédit déjà suffisamment structurée pour supporter des obligations de remboursement.
Le modèle de Lendable : financer des portefeuilles de prêts
Lendable intervient précisément sur ce segment.
Sa stratégie repose sur des financements adossés à des actifs, notamment des portefeuilles de créances générés par des entreprises de services financiers.
Concrètement, une fintech qui accorde des crédits à des commerçants ou à des particuliers peut disposer d’un portefeuille de remboursements futurs.
Sous réserve de remplir les critères de financement et de risque, ce portefeuille peut servir de support à une opération de dette.
Pour l’investisseur, l’analyse ne porte donc pas uniquement sur les perspectives commerciales de la fintech. Elle concerne également la qualité des prêts accordés, les remboursements, les défauts éventuels et la capacité de l’entreprise à gérer son portefeuille.
Lendable met en avant une approche fondée sur l’exploitation des données et sur son outil propriétaire d’analyse du risque, Maestro.
Ce fonctionnement permet d’orienter des capitaux vers des entreprises qui disposent déjà d’une activité de financement identifiable.
Il présente cependant une limite : les fintechs en phase de lancement, sans historique de remboursement suffisamment solide, peuvent avoir plus de difficultés à accéder à ce type de financement.
Pourquoi Absa choisit-elle ce modèle ?
Pour Absa, l’investissement constitue une manière d’accéder à un portefeuille diversifié de financements fintech sans devoir nécessairement prêter directement à chaque entreprise bénéficiaire.
La banque participe à un fonds structuré, géré par un spécialiste du crédit privé.
Elle a choisi d’investir dans des titres seniors, c’est-à-dire une catégorie de dette bénéficiant généralement d’une priorité de remboursement par rapport aux tranches plus subordonnées.
Le fonds présente également une caractéristique notable : sa tranche senior bénéficie d’une notation de catégorie investissement, ou investment grade.
Cette notation peut faciliter la participation d’investisseurs institutionnels soumis à des exigences strictes de gestion du risque.
Elle ne signifie toutefois pas que l’investissement est sans risque. Les performances dépendent notamment de la qualité des portefeuilles financés, des remboursements effectifs et des conditions économiques des marchés concernés.
Pour Absa, l’opération permet donc de diversifier ses investissements tout en participant à un secteur dont le développement reste étroitement lié aux besoins de financement des économies émergentes.
Pour Lendable, l’arrivée d’une banque africaine élargit la base des investisseurs au-delà des institutions de développement et des acteurs financiers internationaux.
C’est probablement la dimension la plus structurante de l’annonce : une partie du capital africain commence à participer à des mécanismes de financement spécialisés qui soutiennent également des entreprises du continent.
Un fonds de financement mixte pour attirer davantage d’investisseurs
Le LMFCF II repose sur une structure de financement mixte, également appelée blended finance.
Ce modèle associe différentes catégories d’investisseurs, dont des institutions de financement du développement et des acteurs privés.
Selon la structuration retenue, certains investisseurs peuvent accepter une exposition au risque plus élevée afin de faciliter la participation d’autres apporteurs de capitaux.
L’objectif est de rendre finançables des activités ou des marchés qui pourraient autrement être considérés comme trop risqués par les investisseurs commerciaux.
Dans le cas de Lendable, la structure du fonds et la notation de sa tranche senior visent notamment à attirer des institutions recherchant des instruments de dette compatibles avec leurs critères d’investissement.
Le fonds bénéficie du soutien de plusieurs investisseurs institutionnels et de développement, dont FinDev Canada. L’assureur AXA XL figure également parmi les participants annoncés.
Lendable prévoit par ailleurs une facilité d’assistance technique de 1,6 million de dollars, destinée à accompagner certaines entreprises financées et à renforcer les dispositifs de suivi et de gestion.
Le financement ne se limite donc pas à la mise à disposition de capitaux. Il peut également comprendre un accompagnement visant à améliorer les pratiques des entreprises bénéficiaires.
Quelles fintechs africaines peuvent réellement en bénéficier ?
C’est la principale question derrière cette opération.
Les fonds de dette spécialisée ne sont pas nécessairement accessibles à toutes les fintechs.
Une entreprise qui développe une application de paiement, mais ne possède pas d’activité de crédit, n’aura pas les mêmes besoins qu’une plateforme qui finance des milliers de commerçants.
Le modèle de Lendable concerne principalement les entreprises capables de présenter des actifs financiers, des données exploitables et une activité suffisamment structurée pour faire l’objet d’une analyse de crédit.
Les fintechs spécialisées dans le financement des petites entreprises, le crédit numérique ou certains services financiers destinés aux populations insuffisamment desservies peuvent correspondre à cette approche.
Mais l’accès au financement dépend aussi d’autres facteurs : qualité de la gouvernance, cadre réglementaire, gestion du risque, performances du portefeuille et capacité à produire des informations financières fiables.
Ces exigences peuvent favoriser les entreprises déjà établies, au détriment des acteurs plus jeunes.
L’augmentation des capitaux disponibles ne garantit donc pas, à elle seule, un accès plus large au financement pour l’ensemble de l’écosystème fintech africain.
Le financement des PME, véritable enjeu de l’opération
Le fonds de Lendable cible notamment des entreprises qui développent l’accès aux services financiers pour les microentreprises et les petites et moyennes entreprises.
Ce positionnement répond à un besoin important.
Dans de nombreux marchés africains, les petites entreprises rencontrent des difficultés pour obtenir un financement bancaire classique.
L’absence de garanties suffisantes, l’irrégularité des revenus ou le manque d’historique financier peuvent limiter leur accès au crédit.
Certaines fintechs tentent de répondre à ces difficultés en utilisant les données de transactions, les flux de paiement ou d’autres informations économiques pour évaluer la capacité de remboursement de leurs clients.
Le financement par la dette peut leur permettre d’augmenter les montants prêtés.
Mais il soulève également une question de fond : l’augmentation des ressources des prêteurs numériques se traduit-elle réellement par des crédits plus accessibles et mieux adaptés aux petites entreprises ?
Tout dépend des conditions appliquées aux bénéficiaires finaux.
Le coût du crédit, la transparence des frais, les méthodes de recouvrement et la prévention du surendettement restent des éléments déterminants.
Le développement du financement des fintechs ne doit donc pas être confondu automatiquement avec une amélioration de l’inclusion financière.
Cette distinction rejoint les enjeux de l’inclusion financière en Afrique francophone, où la multiplication des solutions numériques ne garantit pas toujours un accès effectif à des services financiers adaptés.
Une opportunité encore inégalement répartie en Afrique
Lendable dispose d’une expérience de financement sur plusieurs marchés africains, notamment au Ghana, au Kenya, au Nigeria et en Afrique du Sud.
Mais son deuxième fonds possède une vocation internationale.
Il serait donc incorrect de présenter les 255 millions de dollars comme une enveloppe entièrement destinée aux fintechs africaines.
La répartition géographique exacte des engagements du LMFCF II n’est pas détaillée dans les informations publiques consultées.
Cette distinction est particulièrement importante pour l’Afrique francophone.
Les entreprises présentes dans l’UEMOA et dans d’autres marchés francophones peuvent rencontrer des contraintes supplémentaires liées à la taille des marchés, à la disponibilité des données financières, à la réglementation du crédit ou à la structuration juridique des opérations.
L’existence d’un fonds international de dette ne signifie donc pas nécessairement que ces entreprises pourront y accéder dans les mêmes conditions que les fintechs déjà établies sur les grands marchés anglophones.
Pour mesurer l’impact réel du fonds sur le continent, il faudra suivre les pays bénéficiaires, les montants effectivement déployés et les profils des entreprises financées.
Vers un nouveau modèle de financement de la fintech africaine ?
L’investissement d’Absa dans Lendable pourrait marquer une nouvelle étape dans le financement des fintechs africaines, en illustrant le rôle croissant de la dette privée dans le développement des services financiers numériques.
La question n’est plus seulement de savoir combien les fintechs africaines peuvent lever auprès des investisseurs en capital-risque.
Elle consiste également à déterminer comment les entreprises déjà opérationnelles peuvent accéder à des ressources de crédit adaptées à leur activité.
Pour les fintechs spécialisées dans le prêt, la dette privée peut devenir un outil important de croissance.
Pour les banques africaines, elle ouvre la possibilité de participer indirectement à de nouveaux segments de financement, à travers des véhicules spécialisés.
Pour les investisseurs internationaux, les structures de financement mixte peuvent contribuer à répartir les risques et à mobiliser davantage de capitaux.
Reste à déterminer si cette évolution profitera à un nombre croissant d’entreprises et, surtout, à leurs clients.
La clôture du fonds de Lendable à 255 millions de dollars constitue un signal financier. Son impact sur l’inclusion financière africaine dépendra désormais de la destination des capitaux, des conditions de crédit et des résultats obtenus sur le terrain.