AFRIQASH
Participer Contactez-nous

Inclusion financière en Afrique francophone : pourquoi le boom de la fintech ne suffit pas

L’inclusion financière Afrique francophone connaît une progression spectaculaire portée par le mobile money et les fintechs. Dans l’UEMOA, 248 millions de comptes de monnaie électronique étaient recensés fin 2024. Mais derrière cette croissance persiste une question essentielle : disposer d’un compte ou effectuer un paiement numérique signifie-t-il réellement être financièrement inclus ? Le prochain défi ne consiste plus seulement à ouvrir l’accès aux services financiers, mais à permettre aux populations d’épargner, d’emprunter, de s’assurer et de mieux résister aux difficultés économiques.

Le mobile money a changé le paysage financier

En une décennie, le téléphone mobile est devenu l’une des principales portes d’entrée vers les services financiers en Afrique.

Le phénomène est particulièrement visible en Afrique de l’Ouest. Dans l’UEMOA, le nombre de comptes de monnaie électronique a atteint 248 millions en 2024, contre 209 millions un an auparavant, soit une progression de près de 19 %.

Le nombre de points marchands acceptant ces moyens de paiement a connu une évolution encore plus spectaculaire : il est passé d’environ 1,75 million en 2023 à 3,7 millions en 2024, selon la BCEAO.

La monnaie électronique est désormais le principal moteur de l’inclusion financière dans l’Union. Elle contribuait à hauteur de 57,2 % au taux global d’inclusion financière en 2024, lequel atteignait 73,6 %, contre 72,3 % en 2023.

À première vue, les chiffres semblent donc raconter une réussite incontestable.

Mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire.

Avoir un compte ne signifie pas nécessairement l’utiliser pleinement

L’une des premières limites apparaît lorsqu’on regarde au-delà du nombre total de comptes.

Les 248 millions de comptes de monnaie électronique recensés dans l’UEMOA ne correspondent pas à 248 millions d’utilisateurs actifs. Une même personne peut posséder plusieurs comptes ou plusieurs portefeuilles auprès d’opérateurs différents.

Surtout, l’inclusion financière ne peut pas être réduite à la simple possession d’un compte.

La BCEAO elle-même l’évalue à travers plusieurs dimensions : l’accès, l’utilisation et l’accessibilité des services financiers en matière de prix.

Cette limite avait déjà été observée par Afriqash : malgré la croissance rapide du mobile money en Afrique, son adoption et ses usages restent encore inégaux, notamment selon le genre, le territoire ou le niveau de maîtrise des outils numériques.

Or, en 2024, certains indicateurs ont peu progressé, voire légèrement reculé.

Le taux de bancarisation strict dans l’UEMOA est ainsi passé de 25,6 % en 2023 à 25,2 % en 2024. Le taux de bancarisation élargi, qui intègre notamment les institutions de microfinance, s’est établi à 47,4 %, contre 47,8 % l’année précédente.

Le contraste est révélateur : les outils numériques progressent très rapidement, mais cette progression ne se traduit pas automatiquement par une utilisation plus profonde de l’ensemble des services financiers.

Le paiement n’est que la première marche

Pendant longtemps, l’un des principaux objectifs des fintechs africaines a été de résoudre un problème élémentaire : permettre à une personne qui ne disposait pas nécessairement d’un compte bancaire de transférer, recevoir ou conserver de l’argent.

Cette révolution a produit des effets considérables.

Mais transférer de l’argent n’est qu’une fonction parmi d’autres d’un système financier.

L’inclusion financière suppose également de pouvoir épargner dans de bonnes conditions, obtenir un crédit adapté, souscrire une assurance, recevoir un salaire, financer une activité ou faire face à une dépense imprévue.

C’est précisément sur ces usages que se joue désormais une partie du développement du secteur.

Le phénomène dépasse l’Afrique francophone. Selon le Global Findex 2025 de la Banque mondiale, la part des adultes possédant un compte en Afrique subsaharienne a atteint 58 % en 2024, contre 49 % en 2021. La région affiche les niveaux d’utilisation du mobile money les plus élevés au monde.

Mais l’accès ne garantit pas la résilience financière.

La Banque mondiale analyse désormais séparément la capacité des populations à épargner, emprunter, effectuer des paiements et faire face à un choc financier. Autrement dit, la mesure de l’inclusion évolue elle aussi : la question n’est plus seulement de savoir qui possède un compte, mais ce que ce compte permet réellement de faire.

Du mobile money au crédit, à l’épargne et à l’assurance

Une nouvelle étape se dessine donc pour les fintechs.

Les transactions numériques produisent des données. Pour un particulier ou un petit commerçant longtemps resté en dehors du système bancaire traditionnel, cet historique peut potentiellement devenir une nouvelle manière de démontrer son activité économique.

Un commerçant qui encaisse régulièrement des paiements numériques laisse, par exemple, une trace de son chiffre d’affaires. Un travailleur indépendant recevant régulièrement des paiements peut construire un historique transactionnel même s’il ne dispose pas d’un bulletin de salaire classique.

Ces données peuvent contribuer au développement de nouveaux services : crédit numérique, épargne automatisée, assurance ou outils de gestion destinés aux petites entreprises.

La BCEAO constate déjà l’apparition de nouveaux usages. Son rapport sur les services financiers numériques dans l’UEMOA relève notamment le développement du crédit digital, la progression des paiements par QR Code et l’utilisation croissante des comptes de monnaie électronique pour recevoir des transferts internationaux.

C’est probablement sur cette diversification des usages que se jouera une partie de la prochaine phase de la fintech régionale.

Le risque d’une inclusion financière à deux vitesses

Cette évolution pose néanmoins plusieurs difficultés.

La première concerne les populations qui restent à l’écart de la transformation numérique.

Posséder un téléphone ne signifie pas nécessairement disposer d’un smartphone, d’une connexion internet fiable ou des compétences nécessaires pour utiliser des services financiers numériques plus sophistiqués.

Les données du Global Findex montrent d’ailleurs que les écarts liés au revenu, au genre ou au niveau d’éducation restent importants dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne.

La deuxième difficulté concerne le coût.

Un service financier peut être techniquement accessible tout en restant trop cher pour être utilisé régulièrement. Les frais de retrait, de transfert, de crédit ou d’autres opérations peuvent limiter l’usage réel des services par les populations aux revenus les plus faibles.

Enfin, l’expansion du crédit numérique et des services fondés sur les données soulève de nouvelles questions de protection des consommateurs, de transparence tarifaire, de traitement des données personnelles et de prévention du surendettement.

L’inclusion financière ne peut donc pas être mesurée uniquement au nombre d’applications disponibles ou de transactions réalisées.

L’interopérabilité peut supprimer une autre barrière

La fragmentation des services constitue un autre obstacle.

Pendant des années, utilisateurs et entreprises ont évolué entre différents réseaux de mobile money, banques et fintechs qui ne communiquaient pas toujours facilement entre eux.

Dans l’UEMOA, le déploiement de la plateforme de paiement instantané interopérable PI-SPI doit précisément réduire cette fragmentation.

Son principe est simple : permettre à un utilisateur d’envoyer et de recevoir de l’argent instantanément entre différents établissements financiers, indépendamment de son fournisseur.

L’interopérabilité peut ainsi transformer la logique du marché. L’utilisateur n’est plus enfermé dans un réseau particulier pour effectuer certaines opérations.

Mais là encore, l’infrastructure ne constitue qu’une étape.

La véritable mesure de son efficacité sera sa capacité à réduire les coûts, simplifier les usages et favoriser l’apparition de services financiers réellement utiles aux particuliers et aux entreprises.

Après l’accès, la qualité de l’inclusion financière

Le succès du mobile money en Afrique francophone n’est donc pas remis en cause. Il a permis à des millions de personnes d’accéder à des services qui leur étaient auparavant difficilement accessibles.

Mais cette réussite crée désormais une exigence supplémentaire.

La prochaine phase ne pourra plus être évaluée uniquement à travers le nombre de comptes ouverts ou le volume des transactions.

Il faudra également regarder combien de personnes utilisent réellement ces services, combien peuvent épargner, combien ont accès à un financement adapté, combien peuvent assurer leur activité ou leur famille et combien sont capables de faire face à une dépense imprévue sans basculer dans une situation financière difficile.

Pour progresser, l’inclusion financière Afrique francophone devra donc être mesurée moins par le nombre de comptes ouverts que par la capacité réelle des populations à utiliser une gamme plus large de services financiers.

La fintech africaine a largement contribué à résoudre le problème de l’accès.

Son prochain défi sera de transformer cet accès en usage durable et en véritable autonomie financière.

Related Articles & Reports

Related Country Profiles