La régulation des fintech en Afrique francophone est-elle devenue trop contraignante ? Alors que le Nigeria et le Kenya ont fait émerger certains des plus grands acteurs du continent, les marchés francophones restent souvent perçus comme plus prudents. Entre protection des consommateurs, stabilité financière et innovation, jusqu’où faut-il réglementer sans freiner l’émergence de nouvelles fintech ?
Le constat vient cette fois d’une dirigeante qui connaît bien les deux côtés du secteur. Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, Aminata Kane, vice-présidente senior de Visa pour l’Afrique de l’Ouest et centrale, estime que « la régulation des fintech est un peu plus contraignante en Afrique francophone ».
Avant de rejoindre Visa, Aminata Kane a notamment dirigé Orange Money en Afrique et au Moyen-Orient. Sa remarque remet sur la table un débat ancien : celui du décalage entre les écosystèmes fintech anglophones et francophones du continent.
Car si Dakar, Abidjan, Lomé ou Cotonou voient émerger de nombreux acteurs du paiement numérique, les grands noms de la fintech africaine viennent encore largement du Nigeria, du Kenya, d’Égypte ou d’Afrique du Sud.
La réglementation peut-elle expliquer une partie de cet écart ?
La régulation des fintech en Afrique francophone se durcit-elle vraiment ?
Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), la réglementation des services de paiement a connu une transformation importante ces dernières années.
L’Instruction n°001-01-2024 de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), adoptée en janvier 2024, a notamment établi un cadre spécifique applicable aux services de paiement dans l’Union.
L’objectif est clair : accompagner le développement des nouveaux moyens de paiement tout en renforçant la sécurité des transactions, la protection des utilisateurs et la stabilité du système financier.
Le texte encadre notamment les conditions dans lesquelles les établissements de paiement peuvent exercer leurs activités. Il impose des exigences en matière d’agrément, de gouvernance, de contrôle interne, de gestion des risques, de protection des fonds des clients et de lutte contre le blanchiment de capitaux.
Ce cadre a aussi obligé les entreprises déjà présentes sur le marché à se mettre en conformité.
La BCEAO a d’ailleurs accordé plusieurs périodes transitoires afin de permettre aux acteurs concernés de s’adapter à la nouvelle réglementation.
Depuis, le marché s’est progressivement structuré. Au 28 février 2026, la BCEAO recensait 31 établissements de paiement agréés dans l’UMOA.
Ce chiffre montre que la réglementation n’a pas empêché l’émergence d’un véritable écosystème. Mais elle a relevé le niveau d’exigence nécessaire pour y entrer.
Obtenir une licence devient une étape déterminante
Pour une jeune fintech, la difficulté ne consiste plus uniquement à développer une technologie ou à trouver ses premiers clients.
Il faut également disposer des ressources financières, juridiques et humaines permettant de satisfaire aux exigences du régulateur.
Conformité, cybersécurité, lutte contre le blanchiment, gouvernance, reporting, protection des données ou gestion des risques représentent désormais une part importante du fonctionnement d’une entreprise financière.
Ces obligations ont une justification évidente.
Une fintech qui gère les paiements ou l’argent de milliers, voire de millions de personnes, ne peut pas fonctionner avec le même niveau de contrôle qu’une start-up proposant un simple service numérique.
Mais ces exigences créent également une barrière à l’entrée.
Les grandes fintech ou les groupes internationaux disposent généralement des moyens nécessaires pour constituer des équipes de conformité et absorber le coût d’un agrément.
Pour une jeune entreprise locale, la situation est différente. Une partie importante du capital disponible peut être consacrée à la conformité avant même que l’entreprise n’atteigne une taille significative.
C’est précisément là que se situe l’équilibre difficile pour les régulateurs : sécuriser le marché sans réserver indirectement celui-ci aux acteurs disposant déjà de moyens importants.
Nigeria : davantage de licences, mais aussi davantage d’expérimentation
La comparaison avec le Nigeria est particulièrement intéressante.
La Central Bank of Nigeria (CBN) dispose elle aussi d’un arsenal réglementaire conséquent. Les acteurs du paiement peuvent relever de différentes catégories de licences et sont soumis à des obligations en fonction des services proposés.
Le Nigeria n’est donc pas un marché dérégulé.
Au contraire, la banque centrale a développé au fil des années des cadres spécifiques pour le mobile money, les Payment Service Banks, les prestataires de services de paiement, l’open banking ou encore l’acquisition commerçante.
Mais parallèlement, la CBN a mis en place un regulatory sandbox, destiné à permettre l’expérimentation de solutions financières innovantes dans un environnement supervisé.
Sa stratégie Payments System Vision 2025 affiche également parmi ses objectifs le développement des paiements électroniques, l’inclusion financière et l’intégration de nouveaux produits et participants dans le système financier.
La différence ne réside donc pas nécessairement dans la quantité de réglementation.
Elle peut aussi se trouver dans la manière dont le régulateur accompagne l’innovation.
Le Kenya a construit une culture réglementaire différente
Le Kenya constitue un autre cas intéressant.
Le succès de M-Pesa a profondément transformé le rapport entre innovation financière et réglementation dans le pays. Le développement rapide du mobile money a obligé les autorités à construire progressivement un cadre capable d’accompagner un marché qui évoluait très rapidement.
La Central Bank of Kenya continue aujourd’hui de présenter l’innovation comme un élément important du développement du secteur financier.
Elle dispose également d’un environnement de type regulatory sandbox permettant de tester certaines innovations sous supervision avant leur déploiement à grande échelle.
Cette approche ne signifie pas l’absence de contrôle.
Elle repose plutôt sur une logique dans laquelle le régulateur peut observer une innovation, identifier ses risques puis adapter progressivement son cadre.
C’est une différence importante.
Dans un secteur où les technologies et les modèles économiques évoluent parfois plus rapidement que la réglementation, le délai nécessaire pour autoriser une activité peut devenir aussi déterminant que les règles elles-mêmes.
Le vrai sujet n’est peut-être pas de réglementer moins
La régulation des fintech en Afrique francophone ne signifie donc pas nécessairement que ces marchés sont hostiles à l’innovation. Le véritable enjeu réside plutôt dans le coût de la conformité, la durée des procédures d’agrément et la capacité des régulateurs à accompagner de nouveaux modèles économiques.
Le Nigeria réglemente fortement son secteur financier. Le Kenya renforce également ses exigences. Et les régulateurs du monde entier imposent progressivement davantage de contraintes aux entreprises qui manipulent des flux financiers.
La question est donc moins de savoir s’il faut moins réglementer que de déterminer comment réglementer.
Un cadre clair peut même constituer un avantage pour les fintech.
Il rassure les investisseurs, protège les consommateurs et permet aux entreprises agréées de construire des partenariats avec les banques, les opérateurs télécoms ou les grands réseaux internationaux de paiement.
À l’inverse, une réglementation difficile à interpréter, des procédures longues ou un manque de dialogue entre superviseurs et entrepreneurs peuvent ralentir l’arrivée de nouveaux acteurs.
La BCEAO cherche aussi à structurer son dialogue avec les fintech
L’évolution récente de la BCEAO montre d’ailleurs que les autorités de l’UEMOA ont identifié cet enjeu.
La Banque centrale dispose d’un Bureau de Connaissance et de Suivi des FinTech de l’UEMOA (BCSF-UEMOA), chargé notamment de suivre les innovations financières et de favoriser les échanges avec l’écosystème.
La réglementation de 2024 sur les services de paiement participe également à une clarification du marché : les entreprises savent désormais plus précisément sous quel statut exercer et quelles obligations respecter. En parallèle, l’interopérabilité entre banques et mobile money, portée notamment par le déploiement du PI-SPI, pourrait ouvrir de nouvelles opportunités aux fintech en leur donnant accès à une infrastructure de paiement davantage intégrée.
Le passage d’un environnement parfois incertain à un système de licences clairement défini peut donc produire deux effets apparemment contradictoires.
À court terme, il augmente les contraintes pesant sur certaines fintech.
À plus long terme, il peut renforcer la crédibilité de l’ensemble du secteur.
Le prochain défi : ne pas créer un marché réservé aux plus grands
La déclaration d’Aminata Kane pose finalement une question plus large que celle de la comparaison entre Afrique francophone et anglophone.
À mesure que la fintech africaine se professionnalise, le coût de la réglementation augmente.
Pour les grands groupes internationaux et les fintech ayant déjà levé plusieurs dizaines ou centaines de millions de dollars, ces exigences peuvent être absorbées.
Pour une start-up locale qui développe son premier produit au Sénégal, au Bénin ou en Côte d’Ivoire, elles peuvent devenir beaucoup plus lourdes.
Le risque serait alors paradoxal : vouloir sécuriser le marché tout en réduisant la capacité de nouveaux acteurs à y entrer.
La prochaine étape pour les régulateurs africains pourrait donc être moins de choisir entre innovation et contrôle que de développer une réglementation davantage proportionnée à la taille et aux risques des acteurs.
Car le véritable indicateur de réussite ne sera pas le nombre de règles adoptées, mais la capacité à faire émerger des fintech solides, innovantes et suffisamment encadrées pour gagner durablement la confiance des utilisateurs.