Alors que plusieurs États africains cherchent à taxer davantage les transactions numériques, la Banque des États de l’Afrique Centrale alerte sur les effets de cette stratégie. Dans son dernier rapport sur les services de paiement, la BEAC reconnaît que les taxes ont déjà ralenti la croissance du secteur et appelle les gouvernements de la CEMAC à concilier recettes fiscales et développement du mobile money.
La taxation du mobile money dans la CEMAC pourrait entrer dans une nouvelle phase. Dans son rapport 2024 sur les services de paiement, publié en 2026, la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) adopte une position particulièrement intéressante : la fiscalité appliquée aux paiements numériques ne doit pas devenir un frein au développement de l’écosystème.
Ce constat intervient alors que le mobile money occupe désormais une place centrale dans les paiements en Afrique centrale. En 2024, les transactions en monnaie électronique ont représenté 94,34 % du nombre total d’opérations de paiement enregistrées dans la CEMAC, soit environ 3,74 milliards de transactions.
Pour les États, cette croissance constitue une nouvelle assiette fiscale potentielle. Mais la BEAC met désormais en évidence le revers de cette stratégie : en augmentant le coût des transactions numériques, les taxes peuvent ralentir leur adoption et maintenir une partie de l’économie dans le cash.
La BEAC reconnaît l’effet des taxes sur les paiements numériques
Le constat de la Banque centrale est particulièrement clair.
En 2024, l’ensemble des moyens de paiement étudiés par la BEAC a généré 3,92 milliards d’opérations, pour une valeur cumulée de près de 182 962 milliards de francs CFA. Le nombre de transactions a progressé de 5,76 % sur un an et leur valeur de 6,38 %.
Mais la BEAC précise que cette croissance aurait pu être plus importante.
Selon son rapport, elle a été ralentie par la mise en place de taxes sur les paiements en monnaie scripturale dans plusieurs pays de la CEMAC.
Cette observation est importante.
Elle signifie que la question de la fiscalité du mobile money n’est plus seulement portée par les opérateurs télécoms, les fintechs ou les défenseurs de l’inclusion financière. La Banque centrale régionale identifie elle-même la taxation comme un facteur susceptible de freiner la progression des paiements numériques.
Une contradiction entre fiscalité et politique de digitalisation
Le problème est d’autant plus important que la CEMAC poursuit simultanément un autre objectif : réduire l’utilisation des espèces.
La BEAC considère les paiements électroniques comme des instruments permettant de fluidifier les transactions, de réduire l’utilisation du numéraire et d’élargir l’accès aux services financiers. Elle encourage également les initiatives destinées à limiter les retraits d’espèces.
Deux politiques publiques peuvent donc entrer en contradiction.
D’un côté, les autorités cherchent à favoriser :
la digitalisation des paiements, l’inclusion financière et la traçabilité des transactions.
De l’autre, les États peuvent être tentés de prélever directement une taxe sur ces mêmes transactions.
Or, chaque prélèvement augmente le coût relatif du paiement numérique par rapport au cash.
Pour un utilisateur effectuant de nombreuses petites transactions, même une taxe apparemment faible peut modifier les comportements.
La BEAC ouvre le dialogue avec les États
La Banque centrale ne se contente pas de constater le problème.
Elle indique avoir organisé une série de concertations consacrées spécifiquement à la taxation des services financiers mobiles.
L’objectif affiché est d’accompagner les gouvernements dans l’élaboration de politiques fiscales permettant de mobiliser des ressources publiques sans pénaliser l’écosystème des paiements de la CEMAC.
Cette formulation marque une évolution intéressante.
La question n’est plus : faut-il taxer le mobile money ?
Elle devient plutôt : comment taxer l’économie numérique sans décourager son utilisation ?
Et cette distinction pourrait devenir déterminante pour les prochaines réformes fiscales en Afrique centrale.
Le mobile money est devenu trop important pour être traité comme une simple niche fiscale
Les chiffres expliquent pourquoi la question prend une telle importance.
À la fin de 2024, la CEMAC comptait plus de 56,47 millions de comptes de paiement. Environ neuf millions de nouveaux comptes avaient été créés au cours de l’année.
La monnaie électronique représentait par ailleurs 17,37 % de la valeur totale des paiements, soit environ 31 789 milliards de francs CFA.
Le Cameroun domine largement cet écosystème : il concentrait 65,10 % du volume total des transactions de paiement de la CEMAC en 2024.
Le mobile money n’est donc plus un service financier périphérique.
Il constitue une infrastructure essentielle pour les particuliers, les commerçants, les entreprises et progressivement les administrations.
C’est précisément ce succès qui rend le secteur fiscalement attractif.
Taxer la transaction peut pourtant réduire l’assiette fiscale
C’est ici que le raisonnement devient paradoxal.
Une taxe sur une transaction numérique est relativement facile à collecter : le flux passe par une infrastructure formelle et laisse une trace.
Mais si cette taxe pousse une partie des utilisateurs à revenir au cash, l’État peut perdre une partie de cette visibilité.
Une transaction électronique permet potentiellement de documenter une activité économique, d’améliorer la traçabilité des flux et de faciliter à terme la collecte d’autres impôts.
Une transaction en espèces est beaucoup plus difficile à suivre.
Chercher une recette fiscale immédiate sur les paiements numériques peut donc, dans certaines circonstances, réduire la formalisation de l’économie que les gouvernements cherchent parallèlement à développer.
La question dépasse largement le mobile money
Les conséquences concernent également les fintechs.
La BEAC souligne elle-même le dynamisme des fintechs et leur rôle comme partenaires techniques ou commerciaux des établissements agréés, notamment comme agrégateurs de paiement.
Or, leur modèle économique repose souvent sur des volumes très importants et des marges unitaires relativement faibles.
Une fiscalité qui réduit le nombre de transactions peut donc avoir des effets sur l’ensemble de la chaîne :
opérateurs mobile money, fintechs, agrégateurs, commerçants et fournisseurs de services numériques.
Elle peut également ralentir l’apparition de nouveaux usages : paiement marchand, règlement des services publics, transferts internationaux ou crédit numérique.
Le cash reste pourtant très présent dans la CEMAC
La situation est d’autant plus délicate que la transition numérique est loin d’être terminée.
Malgré les efforts de digitalisation, la BEAC constate que le cash reste prédominant dans les échanges financiers des populations de la CEMAC.
Cela signifie que les utilisateurs disposent toujours d’une alternative immédiate aux paiements numériques.
Si le coût d’une transaction mobile augmente, le retour aux espèces reste relativement simple.
La fiscalité peut alors produire exactement l’effet inverse de celui recherché par les politiques d’inclusion financière.
Vers une nouvelle doctrine fiscale en Afrique centrale ?
Il serait encore prématuré de parler d’un changement officiel de doctrine.
La BEAC ne demande pas la suppression générale des taxes sur le mobile money et ne fixe pas de modèle fiscal unique aux six États de la CEMAC.
Son message est toutefois difficile à ignorer.
La Banque centrale reconnaît à la fois que les taxes ont ralenti la croissance des paiements et qu’une politique fiscale doit éviter de handicaper l’écosystème.
Cette évolution rejoint une tendance déjà observée dans plusieurs pays africains. Comme nous l’expliquions dans notre analyse sur la fin des taxes sur le mobile money dans la CEMAC, plusieurs gouvernements d’Afrique centrale commencent à s’interroger sur les effets de ces prélèvements sur l’adoption des paiements numériques.
La taxation du mobile money dans la CEMAC pourrait donc progressivement évoluer vers des modèles qui cherchent moins à prélever directement sur chaque transaction.
Pour les gouvernements, l’enjeu sera de trouver d’autres points d’imposition capables de préserver les recettes publiques sans rendre les paiements numériques moins attractifs.
Taxer le mobile money ou taxer l’économie qu’il permet de formaliser ?
La question posée par la BEAC dépasse finalement la seule industrie du paiement.
À court terme, les milliards de transactions numériques réalisées chaque année constituent une assiette fiscale extrêmement attractive pour les gouvernements.
À plus long terme, ces mêmes transactions participent à la formalisation des échanges, à l’inclusion financière et à la réduction de l’économie fondée sur les espèces.
La taxation du mobile money dans la CEMAC place donc les États face à un arbitrage : obtenir immédiatement des recettes sur les transactions ou préserver un écosystème numérique susceptible d’élargir progressivement leur base fiscale.
En reconnaissant que les taxes ont déjà ralenti la croissance des paiements, la BEAC apporte désormais un élément important au débat.
La prochaine étape dépendra des États membres : Cameroun, Gabon, Congo, Tchad, République centrafricaine et Guinée équatoriale. La BEAC est la banque centrale commune à ces six pays et a notamment pour mission de promouvoir le bon fonctionnement des systèmes de paiement.