Les taxes mobile money CEMAC sont au cœur d’un débat grandissant en Afrique centrale. Entre propositions de réforme, abandon de certains projets et nouvelles orientations de la BEAC, plusieurs signaux laissent penser que la région pourrait faire évoluer sa stratégie de fiscalité appliquée aux paiements numériques.
Pendant plusieurs années, les taxes sur les transactions de mobile money ont été présentées comme un moyen rapide d’augmenter les recettes publiques. Plusieurs pays d’Afrique centrale ont ainsi instauré des prélèvements sur les transferts électroniques ou envisagé de nouvelles contributions sur les paiements numériques.
Mais les résultats observés sur le terrain alimentent désormais un débat plus large : ces taxes favorisent-elles réellement les finances publiques ou freinent-elles la digitalisation des paiements ?
Les dernières prises de position de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) et les évolutions observées dans plusieurs pays membres montrent que la question est désormais posée à l’échelle régionale.
La BEAC appelle à repenser la fiscalité des paiements numériques
En mars 2026, le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a estimé que les taxes appliquées aux paiements électroniques pouvaient ralentir l’adoption des services financiers numériques.
Plutôt que de renchérir les paiements digitaux, il a évoqué l’idée de déplacer davantage la pression fiscale vers les opérations en espèces afin d’encourager la transition vers les paiements électroniques. Cette prise de position marque un changement de ton important pour la banque centrale régionale.
Le Cameroun illustre les limites des taxes transactionnelles
Le Cameroun constitue l’un des principaux cas d’étude de la région.
Depuis l’introduction d’une taxe sur les transferts électroniques, plusieurs analyses ont montré un ralentissement des usages numériques. Les études récentes de la GSMA soulignent que les taxes appliquées directement aux transactions augmentent le coût des paiements quotidiens et peuvent encourager un retour vers les espèces, notamment pour les ménages à faibles revenus et les petites entreprises.
Pour les opérateurs et les fintechs, cette évolution soulève également des questions sur la croissance future des services financiers numériques.
Des trajectoires différentes selon les pays
La CEMAC ne suit pas aujourd’hui une politique fiscale uniforme.
Au contraire, plusieurs pays semblent adopter des stratégies différentes :
- Le Tchad prévoit de supprimer la taxe sur les transferts d’argent dans son projet de loi de finances 2026 afin de soutenir l’écosystème numérique.
- Le Gabon a finalement renoncé à un projet de taxe sur les transactions électroniques après les réserves exprimées lors des débats parlementaires.
- Le Cameroun maintient son dispositif tout en participant au débat régional sur son évolution.
Cette diversité montre que la fiscalité du mobile money reste largement nationale, malgré l’existence d’une banque centrale commune.
Un enjeu d’inclusion financière
Au-delà des recettes fiscales, le débat porte désormais sur l’inclusion financière.
Le mobile money représente le principal point d’accès aux services financiers pour des millions d’utilisateurs dans la région.
Lorsque chaque transaction devient plus coûteuse, les utilisateurs peuvent :
- revenir aux paiements en espèces ;
- réduire leurs transferts numériques ;
- privilégier des circuits informels.
À terme, ces comportements peuvent réduire la traçabilité des flux économiques et limiter l’élargissement de la base fiscale.
Les fintechs suivent de près l’évolution des politiques publiques
Pour les fintechs, les choix opérés par les États de la CEMAC auront des conséquences directes.
Une fiscalité plus favorable pourrait :
- accélérer l’adoption des paiements numériques ;
- soutenir l’innovation ;
- favoriser l’arrivée de nouveaux acteurs régionaux ;
- renforcer l’interopérabilité des services financiers.
À l’inverse, des taxes élevées sur les transactions risquent de freiner les volumes de paiement et d’alourdir les obligations opérationnelles des prestataires.
Une réflexion qui dépasse la CEMAC
Le débat engagé en Afrique centrale rejoint une tendance plus large observée sur le continent.
Le Ghana a supprimé son E-Levy. Le Nigeria a choisi de restructurer sa fiscalité des paiements. Le Sénégal réfléchit à une nouvelle taxation des transferts numériques.
Dans ce contexte, la CEMAC apparaît comme un laboratoire supplémentaire des politiques publiques appliquées au mobile money.
Les gouvernements cherchent désormais un équilibre entre deux objectifs parfois contradictoires : augmenter les recettes fiscales tout en préservant le développement des paiements numériques.
Vers une nouvelle doctrine régionale ?
La CEMAC n’a pas annoncé la disparition des taxes sur le mobile money.
En revanche, les signaux récents montrent une évolution du débat. Les décideurs semblent davantage prendre en compte les effets économiques des taxes transactionnelles sur l’adoption des services financiers numériques.
Pour les banques, les fintechs et les régulateurs, l’enjeu ne consiste plus seulement à taxer les paiements numériques, mais à construire une fiscalité capable d’accompagner la transformation digitale sans en ralentir la dynamique.